Je partage ici un article de l’anthropologue Lucette LABACHE, qui a travaillé sur la migration des réunionnais en France et l’identité réunionnaise. Cet article a été publié en 2008 dans la revue Agora (n°50), et provient du site du CAIRN

Plan de l’article

De la migration à la mobilité
– L’institutionnalisation de la migration
– Une rupture idéologique avec le concept de mobilité
– Organisation de la mobilité aujourd’hui

La mobilité des réunionnais en métropole : des réalités contradictoires et complexes
– Difficultés et crise identitaire
– La mobilité comme expérience positive
– Rêve de retour et mobilité subie
– Une communauté introuvable

Évolutions de la mobilité
– La descendance des Réunionnais en métropole
– Les résistances à la mobilité
– Repenser la mobilité

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De la migration à la mobilité

L’institutionnalisation de la migration

Les premiers mouvements de mobilité, qui ont toujours existé entre la Réunion et la métropole, étaient réservés aux personnes privilégiées socialement, dont les intellectuels qui venaient poursuivre leurs études sur le sol métropolitain, les artistes et certains cadres administratifs. Ce n’est que dans la deuxième moitié des années 1960, et surtout au début des années 1970, que la présence des originaires de la Réunion devient fortement lisible en métropole avec le développement de la migration de masse.Au lendemain de la départementalisation votée en 1946, la Réunion, tout comme les autres départements d’outre-mer (DOM), se trouve dans une situation sociale et économique catastrophique. En effet, une importante croissance démographique a provoqué une forte hausse de la part des jeunes dans la pyramide des âges et cette jeunesse se trouve confrontée à une situation de sous-emploi chronique. De plus, les réformes promises par le nouveau statut tardent à se mettre en place. Le désintérêt de la métropole pour son nouveau DOM sera sanctionné au niveau politique par une demande d’autonomie, puis par des revendications d’indépendance. Climat social tendu, revendications de sécession et absence de perspectives d’insertion socioprofessionnelle pour les jeunes poussent les pouvoirs publics à institutionnaliser la migration comme principale solution de lutte contre le chômage. Cette volonté politique répond alors à trois nécessités de régulation sociale : réduire l’accroissement démographique du département, proche alors de celui d’un pays du tiers-monde, juguler les tentatives d’explosion sociale et de revendications politiques causées par le sous-emploi et fournir à la métropole une importante main-d’œuvre dans certains secteurs d’activité bien spécifiés comme les hôpitaux, les postes et télécommunications ou les transports publics.En 1963 est créé le Bureau des migrations d’outre-mer (Bumidom). Il faut noter cette curiosité dans l’intitulé même de cet organisme qui considère les Réunionnais comme des « migrants » alors que juridiquement, ce sont des Français vivant à plusieurs milliers de kilomètres de leur métropole et qui se déplacent sur le territoire national. Le Bumidom devient l’organisme chargé d’organiser le départ de milliers de jeunes originaires de l’outre-mer pour leur installation en métropole. Dès lors, de nombreux Réunionnais adhérant au mythe de la mère patrie fondent leur projet de vie sur un départ de l’île et une installation sur le territoire métropolitain. Des propositions très attractives comme « partir en métropole pour y faire fortune », « trouver un emploi rapidement avec possibilités d’évolution professionnelle rapide » incitent des milliers de personnes à tenter l’aventure. Les Antillais, géographiquement plus proches de la métropole, utiliseront massivement le dispositif dédié à la migration dès sa création tandis que les Réunionnais attendront la fin des années 1960 pour partir chaque année par milliers vers la métropole. Ainsi, pendant plusieurs décennies, le départ vers celle-ci fera partie intégrante du parcours initiatique d’une grande partie de la jeunesse réunionnaise.

Pendant des années, les représentations et les débats sur la migration oscilleront entre deux pôles antinomiques. Critiquée vivement à l’époque par certains partis politiques de gauche qui dénoncent une saignée dans la population par « le départ des forces vives du département », la migration est alors interprétée comme une arme politique dont l’objectif est d’éviter « l’explosion sociale ». Aux Antilles, Aimé Césaire ira même jusqu’à comparer le déplacement massif de ces populations à un « génocide » tant est important le nombre de jeunes qui quittent chaque année les régions ultramarines. Les opposants à la migration diaboliseront la « déportation de la jeunesse réunionnaise » et mèneront une campagne de presse organisée autour des images les plus dramatiques, les plus misérabilistes de la migration. Le suicide de certains jeunes migrants réunionnais, les conditions misérables dans lesquelles vivent d’autres, les décompensations psychopathologiques seront fortement médiatisés par le camp qui rejette la migration. Dans les années 1970, alors qu’environ 5 000 jeunes quittent leur île chaque année, « Vivre et travailler au pays » devient le slogan contestataire vis-à-vis de la migration.

Tout à fait à l’opposé, de nombreux représentants des partis de droite présenteront la migration comme un véritable outil de promotion sociale. Ils soutiendront leurs arguments en valorisant des originaires de la Réunion qui « réussissent » en métropole. Ces images de la réussite seront étayées par l’accès à un meilleur niveau économique ou à une plus grande ouverture culturelle. Le projet d’installation définitive sur le territoire métropolitain sera censé couronner une parfaite « intégration » des migrants réunionnais dans leur nouveau milieu.

Cependant, ce temps du Bumidom reste une période douloureuse dans l’histoire de la migration réunionnaise. Les Réunionnais de cette génération sont considérés, souvent avec raison, comme une génération de sacrifiés. En effet, les jeunes étaient projetés dans un univers étranger sans qu’ils n’aient été préalablement préparés à affronter leur nouvelle vie. De même, certaines promesses de réussite, de promotion, d’insertion rapide, d’intégration sont le plus souvent apparues comme des leurres. Beaucoup de migrants de cette génération ont l’impression amère d’avoir été trompés. Mais la poursuite du mythe de la réussite a aidé de nombreux Réunionnais à surmonter leurs désillusions et à s’enraciner sur le territoire métropolitain. De retour au pays lors des vacances, par un effet de surcompensation, ils vont occulter leurs souffrances et afficher un sentiment de satisfaction de vivre en migration. S’appuyant sur un mécanisme de mimétisme, ils vont décider d’autres personnes à s’engager dans la même voie qu’eux. Les pionniers du Bumidom ont ainsi posé les bases de la communauté réunionnaise en métropole.

Une rupture idéologique avec le concept de mobilité

Les changements politiques de 1981 se répercuteront sur la conception même de la migration. En 1982, avec l’objectif d’opérer une rupture idéologique avec le Bumidom, un nouvel organisme d’État, l’actuelle Agence nationale pour la promotion et l’insertion des travailleurs d’outre-mer (ANT), est créé en vue d’organiser le départ et de favoriser l’installation des originaires d’outre-mer en métropole.

En opposition au Bumidom, qui dans son intitulé même faisait porter l’accent sur le terme « migration », qui sous-entend le déplacement d’un pays à l’autre, un nouveau concept est inventé, celui de mobilité, qui fait plus référence à la souplesse de déplacement d’une région d’emploi à une autre, à l’intérieur d’une même entité territoriale. De ce fait, les originaires des DOM ne sont plus considérés comme des « migrants », dont l’essence même se réfère à l’étrangeté, mais comme des Français en mobilité qui effectuent un déplacement transnational. Ainsi, depuis une vingtaine d’années, le concept de mobilité qui se substitue à celui de migration fait désormais partie du langage commun utilisé à la Réunion.

Après plus de vingt-cinq ans de solde migratoire positif pendant lesquels les départs sont plus nombreux que les entrées à la Réunion, le milieu des années 1980 annonce une nouvelle tendance. À partir de 1985, les retours en nombre de ceux qui ont passé des années en métropole et ont été découragés par la situation socio-économique, ainsi que l’arrivée de nouveaux venus, dont beaucoup de métropolitains, font que le solde migratoire de l’île redevient positif. Pendant cette même période, la « sinistrose » qui règne en métropole et la poussée des mouvements d’extrême droite incitent les jeunes à rester dans leur département d’origine.

Au début des années 1990, le chef-lieu de la Réunion connaît de graves émeutes sociales que l’histoire retient désormais sous le nom des « événements du Chaudron ». La question du chômage et de l’insertion des jeunes réapparaît alors au premier plan. Malgré le fait qu’il existe un dynamisme dans le domaine de la création d’emplois où le taux de croissance est supérieur à celui de la métropole, ces postes nouvellement créés ne suffisent pas pour résorber le chômage de manière significative. De plus, la plupart de ces emplois sont des postes aidés par l’État. Confrontés à l’urgence de la situation sociale, les décideurs vont magnifier la mobilité et essayer de promouvoir une culture de la mobilité pour la jeunesse réunionnaise. Face à la pénurie de travail dans l’île, la mobilité des originaires de la Réunion vers la métropole ou les autres pays européens constitue une donnée fondamentale tant pour les autorités locales que pour les instances nationales. Les responsables politiques de la Réunion se montrent alors unanimes quant à la nécessité d’encourager les jeunes à partir. La traditionnelle opposition entre politiques de droite et de gauche sur le sujet s’efface au profit d’un consensus à tel point que pratiquement aucune personnalité publique n’ose contester la mobilité comme une obligation économique vitale pour la Réunion. Si aux Antilles et en Guyane l’initiative du départ est laissée à la libre appréciation des acteurs, en revanche, la Réunion consacre chaque année des budgets de plus en plus importants à la mobilité et des campagnes de publicité sont activement menées autour de la mobilité.

Depuis le début des années 1990, les autorités politiques locales incitent les jeunes en quête d’un emploi ou d’une formation à partir non seulement vers la métropole mais aussi à explorer de nouvelles destinations en se tournant vers certains pays de l’Union européenne. La Grande-Bretagne ou l’Allemagne deviennent depuis peu de nouveaux lieux d’accueil pour les jeunes travailleurs réunionnais tandis que certains jeunes intellectuels vont parfaire leur formation dans les universités ou grandes écoles d’Amérique du Nord ou, plus récemment, d’Australie.

Dopée par les pouvoirs publics qui investissent annuellement des sommes de plus en plus importantes en faveur de la mobilité, celle-ci est diversement perçue par la population réunionnaise. Échec d’une véritable politique de développement de l’emploi attendue depuis la loi de départementalisation en 1946, solution par défaut qui traite partiellement le problème du chômage ou injonction étatique qui pousse les jeunes Réunionnais à aller chercher du travail en dehors de leur département d’origine représentent les principales raisons invoquées par les plus fatalistes. Chance de trouver du travail, meilleures possibilités d’ouverture sur le monde ou encore recherche d’épanouissement en dehors du monde insulaire sont avancées comme arguments par ceux qui choisissent de faire de la mobilité un capital personnel, social et symbolique.

Cette injonction de la mobilité produit, insidieusement, deux conceptions de la jeunesse réunionnaise. Les jeunes Réunionnais qui s’engagent dans la mobilité seraient valorisés comme des combatifs qui osent la culture du risque et considérés comme des courageux qui quittent le milieu sécurisant de leur île. À l’opposé, ceux qui choisissent de rester dans leur département deviendraient peu ou prou disqualifiés ; ils seraient en effet perçus comme n’ayant pas la capacité de couper le cordon ombilical avec leur île.

Organisation de la mobilité aujourd’hui

Inscrite dans les schémas régionaux et locaux de formation professionnelle, la mobilité s’affirme comme un outil au service des jeunes de la Réunion. Les deux filières organisées, l’ANT et le Comité national d’accueil des Réunionnais en métropole (CNARM), créé en 1965 pour aider les ressortissants de la Réunion sur le territoire métropolitain, s’imposent comme les interlocuteurs privilégiés des pouvoirs publics pour la gestion de la mobilité. Ces deux opérateurs de mobilité offrent chacun des prestations spécifiques aux personnes qui désirent s’installer en métropole ou dans un autre pays d’Europe. Mais d’autres instances étatiques, telles que l’Éducation nationale et récemment encore le service national, jouent un rôle non négligeable dans le départ des jeunes. À côté des filières organisées, la mobilité spontanée qui résulte des solidarités familiales ou amicales, la cooptation par les amis, l’effet d’émulation joué par ceux qui connaissent une réussite professionnelle et sociale représentent une autre voie pour les candidats au départ vers la métropole, qui s’affranchissent ainsi des contraintes administratives imposées par les filières organisées. Aussi, en raison de l’existence de la filière spontanée, il devient difficile voire impossible de chiffrer le nombre de départs chaque année, évalué à plus de deux mille par les deux agences. La plupart du temps, la mobilité des originaires de la Réunion est surtout motivée par des raisons économiques. Des motifs d’ordre psychosociologique, comme la recherche d’épanouissement personnel et social ou la décision de regroupement familial, la fuite d’un climat social anxiogène qui a induit une sorte de dépression collective dans l’île, mais aussi le simple désir de changer de vie ou d’occulter un passé encombrant décident également de nombreuses personnes à quitter leur département chaque année.

La mobilité des réunionnais en métropole : des réalités contradictoires et complexes

Difficultés et crise identitaire

La première génération de Réunionnais installée en métropole a affiché sa volonté d’intégration économique et sociale et revendiqué le désir d’être reconnue comme des citoyens français à part entière. Mais l’ignorance de beaucoup de membres de la société d’accueil, des incompréhensions font que ces natifs d’outremer ont rapidement été associés aux immigrés en provenance d’Afrique du Nord, d’Afrique noire ou d’Asie. Dans leur grande majorité, la situation des Réunionnais et de leurs enfants devient comparable à celle des travailleurs étrangers. Souvent, ils occupent les postes les moins qualifiés du secteur public ou privé et souffrent de conditions d’existence difficiles. Pour ces natifs d’outremer, la migration ou la mobilité sont souvent associées à des sentiments de traumatisme et d’exil. La douloureuse confrontation avec certaines réalités de la société d’accueil, dont le racisme ou les discriminations dans l’accès à l’emploi ou au logement, aboutit alors à une crise identitaire : perçus comme des étrangers par les métropolitains qui annulent leur identité juridique, ils éprouvent un conflit entre l’être social qu’ils représentent et leur propre sentiment d’identité fondé sur la conviction d’être Français. Les récits de vie des Réunionnais mentionnent presque toujours la souffrance identitaire des migrants pendant leur déplacement transnational. Leur phénotype, le fait qu’ils aient vécu dans une aire géographique située en dehors de l’espace hexagonal, qu’ils soient porteurs de particularités culturelles les classent dans une catégorie de Français particuliers. En dépit de leur carte d’identité et de leur appartenance objective à la France, d’un point de vue juridique, la plupart d’entre eux souffrent du syndrome de l’immigré qui s’exprime par des difficultés d’adaptation, le mal du pays, les épreuves de discrimination et une intégration plus ou moins problématique.

Si chez certains cette crise débouche parfois sur des souffrances identitaires insurmontables, dans la majorité des cas, elle favorise une meilleure définition de soi, dont la reconnaissance de leur ethnicité réunionnaise. Le bouleversement identitaire aurait en fait une fonction salutaire et thérapeutique puisqu’il provoque une meilleure définition de soi et permet au Réunionnais une appropriation de son histoire et une découverte de sa personnalité, ce qui l’amène à construire une identification plus conforme à la réalité ; comme si l’exil, la distance prise avec le lieu de naissance aboutissaient à une sorte de révélation de soi.

La mobilité comme expérience positive

La mobilité a permis à beaucoup de personnes de « s’en sortir », d’avoir une expérience de travail et pour certaines d’envisager en métropole la poursuite de leur carrière professionnelle. « C’est dur », mais parce que les migrants connaissent les dures réalités sociales et économiques de leur île natale, ils « s’accroche[nt] ». En dépit d’une certaine souffrance liée à l’éloignement, beaucoup disent « tenir le coup » parce qu’ils savent que là-bas, « [ils] n’aur[ont] pas grand-chose ».

D’autres, qui se montrent toujours émus par leurs débuts difficiles, vantent la découverte d’une nouvelle vie épanouissante et conçoivent le projet de retour comme une régression. Les femmes réunionnaises se rangent majoritairement parmi ceux qui se montrent les plus satisfaits de la vie sur le sol métropolitain. Ces personnes considèrent la mobilité comme un capital et leur migration devient alors une expérience de vie enrichissante. La prise de distance affective avec la famille, le fait de sortir de l’insularité, la fuite du contrôle social, l’accès à une autre ouverture culturelle, le bilan positif de leur intégration ont permis à certaines migrantes d’exprimer un sentiment satisfaisant d’accomplissement de soi.

Rêve de retour et mobilité subie

Certains, qui manifestent le désir de « vivre chez eux » ou de rentrer dans leur « pays », se heurtent à un retour impossible. La mutation tant espérée se transforme en chimère. Obtenir un poste dans leur île reste pour quelques-uns un rêve qui ne se réalisera pas, ils se voient donc contraints de subir un exil à vie.

Pour quelques sujets, l’expérience migratoire a été un projet défini pour quelques mois ou plusieurs années. Pour d’autres, la trop grande souffrance générée par l’acculturation provoque un réel échec de la mobilité. En raison d’une expérience de migration vécue de manière dramatique (racisme, conditions de précarité au niveau de l’emploi ou du logement, impossibilité de forger des projets à long terme) ou d’une lassitude de la vie en métropole ou encore de pathologies de l’adaptation avec impossibilité de faire le deuil de l’île natale, certains migrants brossent un tableau de leurs désillusions en présentant la mobilité comme un miroir aux alouettes.

Des Réunionnais en mobilité déplorent le fait que les politiques poussent les jeunes à partir mais ne les aident pas dans leurs difficultés sur le territoire métropolitain. La notion d’abandon est mentionnée à plusieurs reprises. La souffrance d’avoir été oublié par les siens et de ne pas être entendu par les politiques revient de manière récurrente dans les discours.

Cependant la réalisation du rêve de retour peut se transformer en cauchemar pour quelques migrants qui comptent nombre d’années d’installation en métropole et qui ont tenté un retour au pays. La distance prise avec la société d’origine, les « problèmes d’adaptation à la mentalité du pays », de difficultés d’insertion ou de malaise psychosocial et une nouvelle crise d’identité ont motivé de fréquents retours sur la terre d’exil en raison d’une sorte d’impossibilité à se réadapter. Ce phénomène de « retour provisoire au pays » apparaît comme une parenthèse au cours de laquelle l’ancien migrant effectue une véritable prise de conscience quant au lieu où se déroulera son avenir social et professionnel.

D’autres, qui ont caressé le rêve de capitaliser leurs acquis obtenus grâce à la mobilité en mettant leurs compétences au service de leur département d’origine, soulignent le manque d’attention des décideurs envers les projets de développement présentés par les Réunionnais et pour la Réunion. Dans la même logique, nombre de personnes qui ont été distinguées par un haut niveau de formation regrettent de ne pouvoir trouver un poste dans leur île natale. Ces derniers temps, des intellectuels travaillant en métropole ou à l’étranger et dont certains se sont vu refuser un poste à la Réunion tentent de s’organiser afin de proposer leurs capacités d’expertise à leur département d’origine.

Une communauté introuvable

Si vivre loin de sa terre natale engendre des souffrances multiples et pousse souvent les migrants à se regrouper pour former une diaspora, chez les Réunionnais en migration, des attitudes symptomatiques que l’on voit dans les conduites d’évitement généralisées interrogent sur la réalité de la communauté réunionnaise sur la terre d’exil. La confrontation à la crise d’identité, aux désillusions, au racisme sera d’autant plus douloureuse à vivre que, la plupart du temps, les Réunionnais se trouvent dans une grande solitude. Des conduites d’évitement délibérées, « pour ne pas faire face à celui qui nous ressemble le plus, qui vit sans doute les mêmes affres que nous », semblent être caractéristiques de l’émigration réunionnaise. Une absence de solidarité généralisée entre les Réunionnais, le manque de lieux ressources placeraient les migrants réunionnais face à un vide. La comparaison avec les Antillais qui eux sont censés être plus proches des leurs revient souvent dans les conversations des migrants.

Évolutions de la mobilité

La descendance des Réunionnais en métropole

Beaucoup de ressortissants de la Réunion se sont engagés dans une vie de famille et ont donné naissance à la deuxième génération : environ 80 000 enfants dont au moins un des parents est né à la Réunion ont été dénombrés par l’INSEE. Cette nombreuse descendance montre l’acheminement vers une immigration d’implantation. Ces enfants de la double culture connaissent aussi une souffrance identitaire car ils ne sont pas reconnus dans leur pays de naissance. Ils se sentent affiliés affectivement au « pays » de leurs parents, mais ne peuvent investir cette terre natale comme leur propre lieu de réalisation. En général, la quasi-totalité des enfants de la deuxième génération n’envisage pas de s’installer dans le département d’origine de ses parents et ne cultive pas d’ambivalence entre son lieu de naissance et le « pays » des parents. Si leur identité française est bien établie, ce n’est pas pour autant qu’ils ne connaissent pas un vécu ambigu de leur ethnicité.

Pour certains jeunes qui ont vécu une forte crise identitaire, ont sublimé le pays des parents et y ont forgé un projet de vie jusqu’à y tenter une installation, cette expérience n’aura duré que quelques mois ou quelques années ; et face à une crise identitaire à l’envers et la découverte de leur étrangeté dans un lieu qu’ils avaient fortement investi, ces enfants de la double culture sont revenus s’installer en France, leur pays de naissance.

L’attachement sentimental à la Réunion est effectif pour la plupart de ces jeunes qui se sentent plutôt proches du département d’origine de leurs parents. Les attaches avec le pays des racines sont maintenues par les vacances, la cuisine faite à la maison, le créole parlé par les parents, la musique, le lien avec les grands-parents ou les autres membres de la famille. La fréquentation du milieu associatif réunionnais ainsi que certains projets à caractère culturel, comme la réalisation de documentaires sur la Réunion par des jeunes de la double culture ou l’organisation de voyages de découverte dans l’île, témoignent d’une autre façon de garder le contact avec le lieu des origines.

Très minoritaire est donc cette migration des jeunes de la deuxième génération qui s’installent durablement dans le département d’origine de leurs parents. En raison de problèmes identitaires aigus, ces jeunes se dirigent vers le lieu de naissance de leurs parents qu’ils considèrent comme un contenant symbolique.

La migration de jeunes de la deuxième génération vers les États-Unis ou la Grande-Bretagne pour y développer un projet de vie est par ailleurs un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur. Ces jeunes, confrontés à diverses discriminations à cause de leurs origines, envisagent l’installation dans ces aires anglo-saxonnes comme une tentative de réparation de leurs blessures symboliques.

Les résistances à la mobilité

Le flux migratoire en métropole des originaires de la Réunion s’organise dans un mouvement dynamique. En général, les pionniers de la migration formulaient des projets d’installation à long terme en métropole et projetaient de retourner dans leur département natal au moment de leur retraite. Depuis environ quinze ans, ceux qui partent circonscrivent leur mobilité sur quelques mois ou années et attendent une longue immersion avant de se prononcer sur leur projet d’installation. En quatre décennies, les mouvements de déplacement ont connu de fortes transformations. Entre 1954 et 1975, la migration connaît son âge d’or. Au cours de cette période qui voit des milliers de jeunes venir en métropole pour y rechercher une insertion professionnelle, le nombre de Réunionnais est multiplié par dix. En 1954, on en dénombrait 3 180 ; en 1968, 16 548 ; en 1975, 34 985 ; en 1982, 75 724 ; en 1990, 92 354 ; et en 1999 moins de 100 000 personnes.

Mais si les jeunes continuent de partir de la Réunion, ils ne restent pas en métropole, ce qui signifie qu’une grande partie d’entre eux choisissent de retourner dans leur île. Entre 1990 et 1999, l’INSEE n’a enregistré que 4 % d’installations durables, soit la plus faible progression jamais observée depuis la mise en place de la politique de migration au début des années 1960, alors que pour la même période à la Réunion, le nombre d’entrées était trois fois supérieur à celui des départs. Ce manque d’attraction pour la migration mis en évidence par les statistiques, l’effondrement progressif du mythe du modèle métropolitain, le retournement significatif du solde migratoire alliés aux mouvements de résistance relevés ces derniers temps à la Réunion et aussi en métropole inaugurent une nouvelle étape pour la migration réunionnaise.

De plus en plus, de jeunes Réunionnais, de mieux en mieux informés sur les réalités de la vie en migration, opposent ainsi une véritable résistance face à la mobilité. Le slogan « Vivre et travailler au pays » qui a fait ses preuves dans les années 1970 est remis en vigueur par les jeunes et leurs parents, qui souvent les soutiennent dans leur combat contre la mobilité. Par exemple, ce mouvement de protestation entamé au mois de juillet 2002 par de jeunes enseignants affectés en métropole qui refusaient de quitter leur terre natale pour aller travailler sur le sol métropolitain a été largement soutenu par des syndicats, des associations culturelles et des particuliers.

Dans ces mouvements de contestation de la politique voulue par les autorités locales, beaucoup de Réunionnais refusent la mobilité car ils l’envisagent comme une violence étatique qui oblige les jeunes à aller travailler à plus de 10 000 km de leur île. Pour beaucoup, la culture de la mobilité signifie aussi l’échec du développement socio-économique pour le département. Pour de nombreuses personnes, le départ de l’île pour raisons économiques est alors considéré comme une solution par défaut au lieu d’un choix librement consenti. L’opposition à la mobilité va de pair avec l’effondrement du mythe de la métropole car la mère patrie n’est plus considérée comme le lieu de réalisation de soi par excellence. Par conséquent, de nombreux Réunionnais affirment leur attachement territorial par leur souhait de rester dans leur île. Ce lien affectif avec le territoire d’origine devient plus que jamais associé au mouvement de revendication identitaire exprimée par les Réunionnais depuis plusieurs années. Imbriqué avec la revendication de reconnaissance d’une identité régionale pour la Réunion, le refus de la mobilité participe d’une force politique pour de plus en plus de Réunionnais.

Repenser la mobilité

Force est de constater que la mobilité des Réunionnais connaît actuellement un tournant dans son histoire. Les migrants de la génération Bumidom arrivent maintenant à l’âge de la retraite. Chez les jeunes générations qui empruntent la voie de la mobilité, le territoire métropolitain est moins sublimé que chez les pionniers des années 1960 et le projet de retour effectif dans leur île est envisagé avant même leur départ. Pour ceux qui refusent de partir, l’opposition à la mobilité constitue un acte politique délibéré.

On peut se demander si le phénomène de la mobilité est vraiment différent de celui de la migration. Or, différentes études et observations démontrent que même si des évolutions notables sont apparues, certaines pratiques semblent perdurer et les manières de faire d’un autre temps se retrouvent en ce début dexxie siècle. Parmi celles-ci, on déplore encore le manque de préparation des jeunes à leur nouvelle vie, l’entretien du mythe de l’Europe ou des pays nord-américains et de l’Australie comme terre promise. On regrette également le manque de prise en compte de la question identitaire des Réunionnais et le peu d’intérêt des décideurs locaux pour ceux qui sont en migration.

Depuis quarante ans, les politiques de migration ont changé mais le même problème crucial pour la Réunion demeure : elle ne peut fournir du travail à toutes ses forces vives. Si les solutions imaginées convergent inévitablement, et plus que jamais, vers la mobilité, on peut s’interroger sur les efforts réels effectués en faveur du développement de l’emploi à la Réunion. Si la mobilité reste une solution d’avenir, ne pourrait-on réfléchir à une meilleure organisation des dispositifs existants et à un véritable accompagnement des jeunes pendant les premiers moments de leur nouvelle vie ? Il faudrait, en quelque sorte, repenser la mobilité.


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