« Rodolphe Gailland est docteur en anthropologie de l’EHESS. Ses recherches en anthropologie politique concernent la Réunion et plus particulièrement l’analyse des logiques migratoires et identitaires, réinterprétées dans le contexte actuel de la globalisation. »

Voici la conclusion de son ouvrage « La Réunion : anthropologie politique d’une migration » (L’Harmattan, 2005). Un point important que Rodolphe Gailland soulève est le lien entre la focalisation de notre avenir vers « l’Eldorado » de la France, et notre absence d’intérêt pour la coopération régionale avec nos voisins (Madagascar, Maurice, Seychelles, Comores…), qui pourrait pourtant être un moteur de notre développement économique local.

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[L’]itinéraire au sein du processus migratoire a révélé que la représentation de la métropole s’inscrit encore aujourd’hui dans un registre spécifiquement imaginaire. Pour les candidats au départ, la métropole ne peut être qu’un eldorado qui se présente comme l’opposé de la société d’origine. Ce constat puise  sa légitimité dans le fait qu’il permet de supporter un quotidien difficile, jugé sans espoir par la plupart des individus. Ainsi, [le processus migratoire] favorise peu les initiatives sur le sol insulaire puisque les perspectives d’avenir, les projets de réalisation de soi, sont projetés vers l’extérieur. Néanmoins, ce sentiment majoritairement observé au moment du départ connaît par la suite une profonde évolution. De nombreux migrants expriment leur déception face à la société idéalisée. Encouragés par le système de migration institutionnelle dont ils font l’objet, ils entreprennent sans risque le voyage du retour. Mais au lieu de remplir la fonction d’éclaireur et d’entraîner dans leur sillage les jeunes laissés pour compte de la société réunionnaise, ils sont le plus souvent rejetés car associés à des hommes nouveaux, révélant en même temps l’aliénation de la société d’origine dont les discours politiques ne cessent pourtant d’affirmer une volonté de changement qui apparaît en définitive peu crédible. En outre, ces migrants de retour participent à la construction identitaire du territoire insulaire. Ils se regroupent aujourd’hui au sein d’associations organisant des débats sur l’évolution du département.

L’évolution même du concept de migration, observable dans les stratégies mises en œuvre par les migrants eux-mêmes, exige à présent de nouvelles orientations pour le devenir du département. Le débat n’est pas nouveau puisqu’il occupe le terrain médiatique réunionnais depuis près de quarante ans. Déjà en 1965 au cours d’une discussion à l’assemblée nationale opposant Michel Debré et Aimé Césaire, ce dernier affirmait que la migration ne résolvait pas les problèmes majeurs de la Réunion et de l’ensemble des DOM. Associée à la politique d’assistance mise en place à l’époque, elle ne pouvait constituer qu’un palliatif, exigeant à moyen terme d’autres décisions. L’évocation de la réussite de son propre développement apparaissait déjà comme la piste à envisager. Sans conteste, la migration a permis l’ouverture de la mentalité et de l’espace réunionnais sur le monde, mais elle n’a pas réussi à enrayer le chômage massif du territoire insulaire.

Les départs « définitifs » par les filières de mobilité ont connu depuis les années quatre-vingt un déclin avéré. A la même époque, la réinstallation définitive des Réunionnais après plusieurs années en métropole apparaissait supérieure au départ. En outre, le solde de l’immigration des non-Réunionnais a plus que doublé depuis les années soixante. Ces immigrants sont en général qualifiés. Beaucoup d’entre eux décrochent d’ailleurs un emploi depuis la métropole, car ils disposent sur l’île d’un réseau déjà implanté qui leur permet d’investir la sphère du travail sans la moindre difficulté. Cette cooptation, connue de tous, provoque un sentiment sporadique mais régulièrement activé d’opposition « anti-Métropolitain », ces derniers constituant l’essentiel, sinon la totalité, de cette immigration. Ce climat est renforcé depuis les années quatre-vingt-dix. Jusqu’à cette période, les jeunes réunionnais diplômés en métropole pouvaient espérer, dans une certaine mesure, revenir s’installer à la Réunion et y décrocher un emploi. Aujourd’hui, la situation n’est plus envisageable. Ce constat est à l’origine des nombreuses polémiques actuelles qui évoquent l’obstruction systématique faite aux jeunes intellectuels locaux désirant accéder aux postes de décision et de pouvoir dans l’île. De fait, le climat est propice à certains discours, certes minoritaires, qui puisent leurs thématiques dans des revendications autonomistes. La possibilité d’octroyer aux Créoles, et plus particulièrement aux résidents de l’île, des droits particuliers, notamment celui de la préférence régionale en matière d’emploi, est régulièrement évoquée publiquement. A l’identique, les propos sur la limitation de l’entrée et de l’installation définitive d’une population allogène, en l’occurrence les Métropolitains, trouvent aussi un écho parmi la population locale. Force est de constater que ces idées s’insinuent aujourd’hui dans les esprits, d’autant que les partisans du statut département ne peuvent que constater une situation de crise que rien ne semble pouvoir arrêter. La question de la mobilité n’est que le pendant de ce développement économique tant attendu par les Réunionnais.
Cette frustration, diversement ressentie dans les consciences, a pourtant une caractéristique commune : celle de signifier aux décideurs nationaux la prise en compte des spécificités de l’île, jugées insuffisantes.

Aujourd’hui, pour les Réunionnais de l’île, le présent comme l’avenir restent flous, à la fois sur le plan de l’évolution sociale, mais aussi sur l’efficacité de la politique de promotion dont ils doivent bénéficier alors même que leur présence à postes de décision relève encore de l’anecdote. Si la migration a, dans ses premières heures, donné l’impulsion nécessaire au développement de la vie économique et sociale de l’île, le développement interne de la société insulaire doit à présent s’inscrire à l’ordre du jour. Mais cette orientation doit s’accompagner de réformes structurelles audacieuses qui privilégieraient l’affirmation progressive d’un sentiment d’appartenance à une collectivité spécifique, du fait de son évolution historique, au détriment d’un discours limité à l’évocation d’une ethnicité d’une ethnicité exotique. Le processus a été amorcé, mais il se heurte au manque d’adhésion de la population. Depuis 1986, le département participe à la Commission de l’océan Indien, marquant ainsi son partenariat avec les îles voisines (Madagascar, Maurice, les Seychelles et les Comores). Cette coopération interrégionale s’est donnée pour mission de dynamiser les échanges socioéconomiques dans la plupart des domaines autorisés, notamment celui de la formation des hommes, avec pour objectif la création et le développement d’emplois dans la zone des Mascareignes. Mais pour beaucoup de Réunionnais, la coopération interrégionale reste une notion abstraite. Alors que ce programme existe depuis plusieurs années, l’idée même de la coopération interrégionale ne semble pas intégrée dans l’imaginaire des Réunionnais comme une possibilité d’avenir. Par des pratiques de va-et-vient, les Réunionnais s’efforcent aujourd’hui d’éluder l’alternative décisive, posée par le pays d’accueil. Le statut acquis en France s’efface lorsque celui-ci n’excède pas une certaine durée. C’est bien parce que le monde supposé de l’émigration ne correspond plus aujourd’hui au monde réel que l’on peut observer l’exacerbation des pratiques sociales planifiées par les acteurs en fonction des options qui se présentent, tant pour eux-mêmes que pour leur famille. Ce système, que l’on peut qualifier de « conservatisme adapté » à la nouvelle donne migratoire, doit tenir la gageur d’évoluer tout en préservant les intérêts individuels ou familiaux. Cet impératif est soumis à toutes les interrogations car, nous avons vu qu’au-delà de la satisfaction de ce besoin social élémentaire, la diaspora réunionnaise ne manifeste pas une double allégeance en se souciant de l’avenir politique et économique du département d’origine. Dans un tel contexte, la stratégie de circulation, en dépit de ces nombreuses variantes, semble arriver très vite aux limites de ses possibilités. Pour l’heure, les individus engagés dans ce processus semblent condamnés à développer des stratégies de nomade sans aucune autre finalité.