Lettre ouverte à  Virginie Chaillou-Atrous (postulante au remplacement de notre historien Sudel Fuma décédé en 2014 ) suite à ses propos tenus sur Radio 1ère le 13 octobre 2016

Chère Madame,

Vous avez raison, cette histoire dépasse simplement la nomination à un poste d’enseignant-chercheur. Quand bien même ce poste est symbolique puisqu’il est celui de Sudel Fuma, qui militait pour que les Réunionnais s’approprient leur histoire. Le problème derrière cette histoire, Madame, c’est que malgré vos belles études et votre grand travail sur les engagés à la Réunion, vous ne sachiez pas faire le lien entre ce que vous avez appris et le monde réel Réunionnais, ainsi que le monde post-colonial en général.

Vous êtes déçue de ne pas avoir eu ce poste. Pauvre de vous. Que va-t-il advenir de vous ? Vous vous dites « discriminée », mon dieu ! Comment allez-vous faire pour trouver du travail et subvenir à vos besoins ! Mais que fait la LICRA et SOS Racisme ? Les « identitaires » Réunionnais seraient-ils donc du même bord que les identitaires de l’hexagone ? Racistes et anti-racistes seraient-ils à mettre dans le même panier ? C’est ce que tout ignorant pourrait presque penser. Sauf que la discrimination raciale a une histoire, une histoire coloniale, comme à la Réunion. Et celle-ci s’opère toujours sur notre île, de façon plus ou moins implicite.

Imaginez un instant : vous, femme française blanche diplômée qui vous attribuez le qualificatif de «discriminée» dans cette affaire. Mettez cela en comparaison avec la moitié de la population réunionnaise vivant en-dessous du seuil de pauvreté, de la moitié des jeunes réunionnais au chômage. Et de tous ceux obligés de quitter leur île parce qu’ils n’ont pas d’autre choix pour pouvoir trouver un travail, pendant que d’autres qui ont les mêmes diplômes qu’eux débarquent de l’hexagone tous frais payés pour un emploi qu’un Réunionnais aurait très bien pu avoir, si l’employeur lui avait laissé une chance.

Vous ne le savez peut-être pas, mais la domination coloniale française à la Réunion, sous les traits de l’esclavage et de l’« engagisme » – ou servilisme selon Sudel Fuma – au début de l’histoire de l’île, n’a pas disparue d’un coup de baguette magique en 1946. La société réunionnaise reste encore aujourd’hui profondément marquée par son histoire.

Vous vous demandez pourquoi dans cette affaire a-t-on parlé de votre origine, et dites que parler de néo-colonialisme ça serait, je cite : « prôner une incitation à la haine raciale et une division de la société ». Mais Madame, la division raciale de la société Réunionnaise nous la voyons tous les jours, tout le temps. Vous l’ignoriez peut-être, car aveuglée par votre foi dans la République Une et Indivisible. Le ressentiment qui peut découler de cette division de la société ne disparaîtra que quand les inégalités disparaîtront. Oui : les inégalités, que ce soit dans l’accès à l’éducation, à l’emploi, au logement, aux richesses produites par la société. Tous les Réunionnais ne sont déjà pas égaux entre eux, et entre Réunionnais et Zorèy encore moins.

Je n’invente rien. C’est un fait déjà recensé dans un rapport de Madame Aubry en 1997 (« Vingt-sixième rapport sur la situation démographique de la France »), dans un rapport de l’INED de 2012 (cf. texte de l' »Appel au peuple réunionnais« ), ainsi que dans les recensements de l’INSEE qui montrent entre autres, que les personnes nées dans l’hexagone sont à la Réunion surreprésentées dans les catégories socio-professionnelles de type cadres, professions libérales, chefs d’entreprise…

Non, Madame, nous ne vivons pas dans le monde idyllique du mythe républicain de l’égalité universelle. Les séquelles du monde colonial sont toujours structurantes sur notre île. Et s’il faut prendre des mesures telles que la « préférence régionale » pour lutter contre les inégalités, alors soit ! Pourquoi la Corse et la Nouvelle-Calédonie pourraient-elles bénéficier de ce genre d’aménagements, et pas la Réunion ? Si c’est une question du statut de notre île, tel que défini par l’article 73 de la Constitution, cela se change, comme l’amendement Virapoullé qui a condamné la Réunion à l’immobilisme dans le cadre de cet article. Alors ce ne sera peut-être plus aussi « anticonstitutionnel » que ça ne le serait aujourd’hui ? Peut-être que l’idée ne vous sera pas aussi dégoûtante que maintenant ? J’en doute…

Vous êtes déçue aussi car en attendant que la justice rende son verdict final sur votre nomination, vous pensiez peut-être que le ministère pourrait vous appuyer, passer outre la décision de la justice. Et bien vous vivez dans un « État de droit », comme vous semblez si bien l’apprécier, il faut faire avec. Ou alors vous n’aimez le droit que quand il est de votre côté ? Du côté des plus forts ?

Toi, l’historienne, tu devrais pourtant savoir que le droit évolue, et que ce qui est légal un jour fini par ne plus l’être, et inversement. Sinon des esclaves et des engagés il y en aurait toujours à la Réunion… Alors s’il le faut, la préférence régionale pour la justice sociale !

Sébastien « Ti Kréol », signataire de « L’Appel au peuple réunionnais »

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