Manifeste pour une pensée créole réunionnaise (nou lé kapab majine, kalkil, vi an Rényoné), livre publié en 2011, sous la direction de Aude-Emmanuelle Hoareau.

3607059-5229557

Disponible en version numérique :
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Le Manifeste pour une pensée créole réunionnaise invite à combiner plusieurs voix par la force d’un seul cœur, pour faire émerger une pensée spécifique, aux atouts multiples. Il vise à valoriser et continuer d’enrichir la pensée créole réunionnaise.
À travers ce manifeste, auquel ont contribué des intellectuels mais aussi des acteurs de la vie culturelle « péi », il est question de l’être réunionnais, de sa présence au monde, de sa relation à l’autre, de sa quête sans fin d’une vérité multiple. Il s’agit aussi de poser des problèmes concrets comme ceux de la pertinence de notre système éducatif, du chômage qui nous prive d’une assise existentielle solide, de la situation de notre société postcoloniale pour laquelle l’acte de penser s’impose, plus que jamais, comme une urgence.
Ce que l’on appelle la mondialisation semble précipiter l’homme d’aujourd’hui dans la course sans fin d’un quotidien fade et d’un consumérisme privé de sens.
En parallèle, un autre phénomène se produit : une volonté de résistance à l’uniformisation du monde, par la pensée et la culture. Cette résistance pacifique et créative, le peuple réunionnais la cultive de plus en plus par son interculturalité.
Ce parcours populaire unique au monde doit être poursuivi afin de favoriser l’épanouissement de chaque Réunionnaise et Réunionnais. Le Manifeste propose ainsi des voies à suivre pour atteindre cet objectif. Il vise aussi à ouvrir des pistes de réflexion dans un monde où les brassages ethniques et culturels se font de plus en plus nombreux.

Sommaire:

  • Avant-popos
  • La pensée créole réunionnaise : une pensée an galé (Aude-Emmanuelle Hoareau)
  • Retour sur soi, retour à soi, pour exister : la tâche jamais achevée d’une pensée réunionnaise (Brigitte Croisier)
  • La philosophie réunionnaise, sa formation, ses perspectives (Emmanuel Cazanove)
  • Pousser la pensée réunionnaise le plus loin possible… pour exister ! (Laurent Médéa)
  • Éducation et identité : le système éducatif à La Réunion n’est pas le nôtre ! (Émeline Vidot)
  • La pensée de la résistance réunionnaise à traver les proverbes créoles (Ketty Lisador)
  • Postface

Avant-propos :

Depuis plusieurs décennies, un grand nombre de Réunionnaises et de Réunionnais, aux compétences et aux engagements professionnels comme militants très divers – enseignants, écrivains, poètes, artistes, journalistes, etc. –, ont mené de multiples actions à la fois pour la reconnaissance, la défense et la promotion des multiples atouts de l’identité culturelle réunionnaise. Grâce à la mobilisation populaire et citoyenne en faveur de cette cause, cette œuvre colossale s’est traduite par une montée de la reconnaissance internationale de la richesse et de la spécificité patrimoniale immatérielle du peuple réunionnais.

Mais elle s’est aussi traduite par une progression de la fierté de nos compatriotes d’appartenir à ce peuple. De plus en plus d’habitants de La Réunion se définissent avant tout comme Réunionnais et veulent à la fois cultiver leurs valeurs et unir leurs forces pour transformer leur société vers plus de justice, de liberté et de respect. Cette « fierté d’être Réunionnais » n’a rien à voir avec la vantardise car elle ne s’oppose pas à l’ouverture aux autres peuples du monde ; elle est notamment l’expression de la reconnaissance de l’héritage culturel précieux reçu de nos ancêtres.

Des faits très nombreux illustrent cette construction progressive d’une pensée créole réunionnaise. Nous pouvons citer les augmentations continuelles de créations artistiques et littéraires créoles, les multiples formes d’expressions de notre identité réunionnaise, l’attachement des Réunionnais à ces modes d’expression, à leur langue maternelle et à son enseignement, comme l’a notamment montré le sondage IPSOS réalisé en dé- cembre 2008 – janvier 2009 à la demande de Lofis la Lang Kréol, présidé par le poète et romancier réunionnais Axel Gauvin.

La parution en septembre 2010 de l’ouvrage de l’enseignante réunionnaise Aude-Emmanuelle Hoareau, docteure en philosophie, sous le titre Concepts pour penser créole est une autre illustration de cette progression. C’est la première fois en trois siècles et demi d’histoire, qu’un penseur à La Réunion publie un livre ayant un tel contenu et se lance dans une telle démarche, qui illustre et souligne les spécificités de notre créolité au niveau de concepts.

Suite aux échanges que cette philosophe réunionnaise a eus à ce propos avec de nombreux compatriotes à La Réunion mais aussi lors de rencontres aux Antilles françaises où elle a été invitée pour des conférences-débats sur ce sujet, l’idée lui est venue de publier une sorte de « manifeste créole réunionnais » afin de faire franchir une nouvelle étape à la grande cause défendue depuis des décennies par de nombreux militants de notre pays pour la reconnaissance et la valorisation des atouts de notre identité réunionnaise ainsi que la transformation de notre société.

Elle en a parlé à plusieurs ami(e)s philosophes et autres militants associatifs de la culture et de l’éducation, qui ont soutenu cette idée. D’où la réalisation de ce document, qui est un ouvrage collectif, auquel plusieurs militants réunionnais, intellectuels, philosophes, écrivains, poètes, artistes, enseignants ont accepté d’apporter leur contribution en toute liberté.

Ce « manifeste » s’inspire également d’exemples que nous ont donnés ailleurs d’autres militants, comme un groupe d’intellectuels antillais en 2009 et un groupe d’anciens résistants en France en 2004.

Mais comme le dit Thierry Gauliris, le leader du groupe Baster, dans sa chanson «Lorizon kassé » de 1992, « lèr larivé pou nou panse an Rényoné ». Et effectivement, plus que jamais nous devons – par de multiples moyens – continuer à construire ensemble, par le dialogue, cette philosophie créole réunionnaise bâtie depuis l’esclavage et l’engagisme pour résister à toutes les formes d’oppressions.

Ce qui fait la force de cette philosophie, appelée par certains « le génie réunionnais », c’est l’intensité et la richesse de l’inter-culturalité accomplie durant plusieurs dizaines de générations. Une inter-culturalité et une intra-culturalité représentées par un arbre que beaucoup de Réunionnais considèrent comme un symbole : le banian, ce piéd boi sacré aux multiples racines.

Notre inter-culturalité (« inter » signifie le lien entre nous et entre nos différentes cultures ancestrales) et notre intra-culturalité (« intra » signifie ce qu’il y a en nous, en chaque personne, comme mélange de nos diverses cultures ancestrales) nous amènent à penser ceci :

• La Réunion est différente de Madagascar, des Comores, de l’Afrique, de l’Inde, de la Chine, de la France, etc.

• Le Réunionnais peut se sentir malgache, comorien, africain, indien, chinois, français, européen… et en même temps ouvert sur le monde.

Comme disait le poète réunionnais Alain Lorraine, « chaque famille réunionnaise est un résumé du monde ».

Un autre poète réunionnais, Gilbert Aubry, évêque de l’Église catholique, a quant à lui exalté la notion de « créolie », en présentant notamment son « Hymne à la créolie » lors d’une conférence publique à la mairie de Saint-Denis en 1978. Dans Le Journal de l’île de La Réunion, il a déclaré le 12 novembre 1988 : « Si l’on me proposait de choisir entre être français ou réunionnais, je choisirais d’être Réunionnais. » Enfin, comme le souligne le Groupe de dialogue interreligieux de La Réunion, présidé par le poète et écrivain Idriss Issop-Banian, dans son « Appel à la fraternité réunionnaise » lancé le 27 septembre 2009,

« Fraternité et Responsabilité se donnent la main
Oui, voilà le socle de notre unité !
Bonjour, pardon, merci, bonsoir
Saluons-nous, moi, toi, lui et elle, venus de n’importe où
Et puis, allons dire, ici et partout
Que nous vivons déjà en peuple arc-en-ciel
Porteurs d’espérance comme un grand soleil. »

Voilà pourquoi, plus nous serons nombreux à apporter notre soutien à ce «manifeste », et plus le rassemblement des Réunionnais autour de ce texte sera large, plus il aura un impact dans l’opinion, chez nous et ailleurs, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives aux avancées pour les grandes causes réunionnaises, comme pour celles de l’humanité.

En effet, de nombreux philosophes et autres chercheurs mettent de plus en plus en avant dans le monde le concept de « créolité ». Ce fut encore le cas lors d’un forum de réflexion organisé en 2004 par le secteur des sciences sociales et humaines de l’UNESCO lors de la 3e Journée mondiale de la philosophie, dont le compte-rendu a été publié deux ans plus tard sous le titre : Quelle UNESCO pour l’avenir. Dans cet ouvrage, Pierre Sané, sous-directeur général du secteur, souligne notamment l’importance des propos tenus par le sociologue camerounais Achille Mbembé, qui se demande si la lutte pour la justice et la paix ne doit pas s’inscrire dans le « projet d’une humanité à venir », d’une « créolité de l’humanité ». Dans son texte, Achille Mbembé note que ce projet d’« une humanité réconciliée avec elle-même dans tous ses fragments (…), disons, sa créolité, ce que n’ont cessé d’appeler de leurs vœux les plus grands penseurs nègres du siècle dernier », a pour fondement une idée : « l’idée d’un monde commun, l’idée d’une commune humanité ».

Lucien BIEDINGER, secrétaire du Cercle philosophique réunionnais, professeur de philosophie, journaliste retraité,

et Antoine PITCHAYA, secrétaire-adjoint du Cercle philosophique réunionnais, ancien professeur à l’Université de La Réunion

SourceNumilog