Poème de Prosper Ève, historien réunionnais

Peuple réunionnais,
Méfiez-vous comme de la peste,
De ceux qui vous jettent au visage
Avec un brin de suffisance :
« Qui est Réunionnais ? »
Ne vous bercez plus d’illusions,
Le temps des dodolaminettes doit prendre fin,
Parce-que les sat marron sont toujours là pour vous souké.
La vérité n’ayant qu’une seule couleur,
Accouchons-la
Sans peur,
Des mensonges qu’ils savent proférer,
Sans peur,
Des coups de poing et de bâton qu’ils savent distribuer,
Par garde-du-corps interposé
Ou nervi bien rémunéré,
Sans peur,
Des coups de pistolet qu’ils savent tirer
Ou faire tirer
En maquillant les indices,
Pour qu’un non-lieu soit prononcé.
Peuple réunionnais,
Méfiez-vous comme de la peste,
De ceux qui vous jettent au visage
Avec un brin de suffisance :
« Qui est Réunionnais ? »
Vous êtes là en face
D’experts qui ont érigé le mensonge en vertu,
De monuments d’intolérance,
De dominants abjects et méprisants,
De vils tyrans.
S’ils se permettent cette outrecuidance,
C’est parce qu’ils ne sont pas réunionnais,
Mais en manipulateurs forcenés,
Ils ont l’habitude de se faire passer
Pour les excellents qu’ils ne sont pas,
Et ils veulent vous donner mauvaise conscience.
Pour eux,
Vous n’êtes rien,
Vous n’avez aucun titre,
Même pas celui d’indigène,
Puisque l’île n’a pas d’indigènes
Au moment de sa colonisation définitive.
Comme ils avancent drapés dans le manteau de Marianne,
Bonnet phrygien sur le crâne,
Les textes de toutes les constitutions entre les mains,
Ils veulent vous faire admettre,
Non pas qu’ils ont autant de droits que vous,
Non au grand jamais, non.
Car ils sont intimement convaincus,
Qu’ils sont à La Réunion chez eux,
Que cette île est à eux,
Qu’ils ont des droits,
Qu’ils ont tous les droits,
Et que vous êtes nés pour ramper
Devant les exogènes qu’ils sont.
D’ailleurs ils tiennent qu’à leur arrivée
Les bons parmi vous,
Les Figaro majoritaires,
Leur réservent l’accueil qui sied à leur majesté.
Car ils sont les meilleurs,
Car ils sont les porteurs de la civilisation.
Ces Figaro doivent dérouler devant eux
Des tapis brodés or,
Avancer vases d’albâtre en mains
Pour verser sur leurs pieds les parfums les plus rares,
Parer leurs corps des vêtements de lin blanc,
Orner leur cou de colliers
De fleurs multicolores et odoriférantes,
Brûler des tonnes d’encens pour purifier leur air,
Lâcher des colombes,
Faire sonner l’ancive, le cor et la trompette,
Demander à leurs filles de se contorsionner devant eux.
Par définition, le seul droit que vous avez,
Est de leur faire place nette,
Car ils sont adeptes du
« Bandes d’abrutis, poussez-vous que je m’y mette ! »
Peuple réunionnais,
Méfiez-vous comme de la peste,
De ceux qui vous jettent au visage :
« Qui est Réunionnais ? »
Car ils se foutent de votre Histoire.
Ils se foutent de vos aînés.
D’abord, des Blancs,
Va-nu-pieds issus du Tiers-Etat,
Victimes de la crise d’Ancien Régime,
Exilés sans espoir de retour,
Qui ont dû s’adapter coûte que coûte
A leurs nouvelles conditions de vie,
Ensuite, des Noirs,
Arrachés à leur terre natale
Pour arroser celle-ci
De leurs souffrances,
De leurs cris,
De leurs pleurs,
De leur sang,
De leurs lamentations,
De leurs tribulations.
Enfin des métis nés dans l’île,
Des Créoles, nom sacré,
Qui n’ont d’autre horizon
Que l’île qui les a vus naître
Et qui n’ont cessé d’être créatifs
Par amour de leur île.
Cette vieille histoire tissée pendant deux siècles
N’a aucun prix pour eux.
Cette histoire-là ne vous accorde aucun mérite.
Ils sont les derniers débarqués,
Dans cette île considérée par eux
Comme la terre de recyclage de leurs fay,
Selon le principe bien connu
Trop faible pour la France
Trop fort pour La Réunion,
Mais ils sont plus Réunionnais que vous,
Ils sont plus que vous.
Car vous êtes nés pour avancer tête baissée.
Vous êtes nés pour vous taire.
Vous êtes né pour occuper les postes non rémunérés,
Ou mal rémunérés.
Ils vous condamnent à être des assistés
Et vous reprochent en même temps
Avec un cynisme inégalé
D’être des assistés,
Des danseuses de la république.
Comme ils sont ici en terrain conquis
Si ici, pour leur bonheur un enfant leur est né,
Alors là, leurs droits sont centuplés.
Ils ne jurent que par leurs attache-bidon.
Peuple réunionnais
Méfiez-vous comme de la peste,
De ceux qui vous jettent au visage :
« Qui est Réunionnais ? »
Vous êtes là à la pire des adresses.
Vous n’avez droit qu’à leurs miettes
Jetées par terre comme à des chiens.
Peuple réunionnais,
Si vous ne devez rien avoir,
Eux ils sont là pour rafler toute la mise,
Et investir dans leur pays natal.
Ils sont là pour sucer votre sang,
Pour boire la dernière goutte
De sève de cette terre.
Peuple réunionnais,
L’Histoire ne se renouvelle pas.
Elle se décline sur le même tempo,
Pour les colonialistes d’hier
Et les néo-colonialistes d’aujourd’hui.
Peuple réunionnais
Méfiez-vous comme de la peste,
De ceux qui vous jettent au visage :
« Qui est Réunionnais ? »

Prosper ÈVE